Huile de l'artiste peintre

André Julien

 

Le conte du petit raton laveur qui avait la haine au ventre.

 

Il était une fois, un petit raton laveur qui avait été humilié, bafoué, réduit à l'impuissance durant toute son enfance. Dans le quartier où il vivait, il avait vu se déverser sur lui toutes les violences de la vie. Les coups, les injures, les moqueries, les grossièretés, les disqualifications, les privations avaient été sa nourriture quotidienne, l'air qu'il respirait avait le goût de "tout-le-pas-bon-de-la-vie."

Bien sûr, il s'était endurci, renfermé, avec pour seul secours, du moins le croyait-il, une haine, une rage, une violence à l'intérieur de lui qu'il résumait en une seule phrase: "Plus tard, quand je serai grand, je leur ferai payer, je me vengerai, ils souffriront à leur tour...ils verront de quoi je suis capable..." Il ne savait pas très bien qui pouvait être ces "ils", mais il sentait qu'il en voulait à la terre entière, aux adultes surtout, à ses parents. A sa mère qui laissait faire en se plaignant toujours de ne pas être aimée, à son père qui criait, tapait, buvait, saccageait tout autour de lui.

Il en voulait à l'instituteur qui ne voyait rien et qui l'accusait de ne faire aucun effort, qui voulait lui apprendre à parler français, comme s'il ne savait pas que dans son quartier on parlait toutes les langues. Il en voulait à ses copains, à tous les garçons du quartier qui ne pensaient qu'à jouer ou à se battre, aux filles qui ne lui accordaient aucune attention. Il en voulait même au bon Dieu qui faisait semblant d'exister mais qui ne se montrait jamais et surtout qui laissait faire toutes ces injustices. Au début, il ne s'était pas rendu compte que toute cette violence, cette haine, commençait à le ronger de l'intérieur, envahissait son ventre, sa tête, ses gestes, sa respiration. Il vivait ou plutôt survivait en état de rage, de violence rentrée qui détruisait chaque jour de son existence.

Un matin, il commença à pressentir que c'était la haine qui lui faisait plus de mal que toutes les violences reçues, car celle-ci se renouvelait en permanence. Il lui suffisait de fermer les yeux ou simplement de suspendre son souffle et des images, des pensées, des pulsions l'assaillaient et remplissaient son corps de tensions, de douleurs, de malaises. Oui, la haine, porte fermée sur l'avenir. Il ne savait pas encore qu'il mettrait des années à découvrir que la compassion, l'amour pouvaient être les seuls antidotes à toute cette haine. Qu'il pouvait commencer à s'aimer, s'il ne voulait pas être détruit par elle.

Ce ne fut que lorsqu'il rencontra un vieux raton laveur qui avait traversé une vie semblable à la sienne qu'il put se réconcilier avec sa propre vie. Ce raton laveur aux poils blancs déposa sur lui une seule phrase:

"Tu es seul responsable, non de ce qu'on t'a fait, mais de ce que toi tu vas faire avec ce qui t'est arrivé!
(Jacques Salomé)
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Chez Will 2003